Au clair de ma plume – Josiane Goncalvès

Je m’étais couchée désabusée, une fois de plus. Mes feuilles noircies avec peine ne me satisfaisaient pas. Je prévoyais de les jeter au feu dès la levée du jour. Pour l’heure elles attisaient celui de ma colère, m’empêchaient de dormir. Pour ne rien arranger, la canicule sévissait et l’orage annoncé pour la nuit se faisait désirer. Je me retournais sans cesse dans mon lit, lieu de torture. Ni mon âme, ni mon corps ne parvenaient à trouver le repos. A trois heures du matin je comptais encore les moutons… J’en étais à plusieurs milliers quand le sommeil eut raison de moi et m’entraîna vers une oasis inespérée. Mais alors que je m’en approchais pour bénéficier des bienfaits de sa fraicheur, un bruit retentissant me rappela à l’ordre et me fit ouvrir les yeux.Les éclairs se succédaient sans répit. Le ciel, zébré de leur illumination soudaine, n’était plus que chaos. Un grondement sourd ébranlait l’atmosphère. Les nuages s’affrontaient, terribles, prêts à déverser leur océan d’hallebardes. Le vent hurlait sa rage, emplissant l’espace de son sinistre vrombissement.

L’orage était là ! A son apogée.

Soudain son souffle violent s’engouffra dans l’appartement, agglutina les pages promises au feu la veille, et en fit un cyclone puissant et fulgurant. En un mouvement rapide, ultime tourbillon, il acheva la récolte de mes piètres écrits. Puis il redressa sa base qu’il pointa dans ma direction, se transforma en géant borgne qui me fixait de son œil unique et s’immobilisa. Brusquement. Juste devant moi, spectatrice immobile.

Bienveillant, il m’enjoignit à venir vers lui. Hypnotisée par ce cyclope de papier je me levai pour aller à sa rencontre. Je n’y parvins pas. Un éclair d’une ampleur extraordinaire fendit le ciel de part en part, pénétra dans la pièce et traversa mon corps, me laissant étendue sur le sol, inconsciente.

Quand j’ouvris les yeux, j’étais allongée sur le tapis de mes feuilles. Le vent semblait les avoir amoncelées là pour m’en faire un matelas et amortir ma chute…

Le cyclope avait disparu.

A la place, une plume. Suspendue dans les airs. Avide de peaufiner les pages de ma couche, elle m’invita à me mettre au travail. J’acceptai sa proposition, me levai et ramassai les feuillets de mon désespoir.

Dès que je saisis la rémige merveilleuse, je sentis s’évaporer les freins qui la veille encore m’empêchaient d’écrire. Mon incertitude, mon manque de concentration, d’organisation et de confiance en moi s’envolèrent. Déterminée, je décidai d’approfondir la personnalité de Jeanne – personnage principal de mon roman – à laquelle je tentais de donner vie depuis des semaines.

Mais alors que je me concentrais sur mes notes et y posais l’objet magique, les mots inscrits sur le papier se mirent à trembler, formèrent une spirale mouvante et s’effacèrent soudainement. Le temps d’un battement de cils ils réapparurent, me livrant le portrait détaillé de la femme que j’imaginais : son physique, son caractère, sa famille, sa vie pendant la Seconde Guerre, sa vie après ; ses émotions, son évolution, sa quête, son combat…sa réussite. Le nouveau profil de mon héroïne était le reflet parfait et entièrement conforme à l’idée que je m’en faisais.

Je n’en crus pas mes yeux et oscillai entre stupeur et satisfaction. La plume était connectée à mon imaginaire ! Et telle une machine à écrire automatique, elle retranscrivait mes idées, mes réflexions, mes intentions !

Réalisant le caractère singulier du phénomène, je me hâtai de le mettre à profit pour revoir le plan de mon roman. Dès que je posai la plume sur le papier, le miracle se répéta. Le plan vacilla, s’effaça et se réafficha en une représentation exacte de ma pensée. Je travaillai ainsi sans relâche et repris tous les outils que j’employais jusqu’alors sans succès. Les fiches des lieux, des évènements et des personnages secondaires, le résumé… Toutes les pages que j’avais élaborées mais qui ne me satisfaisaient pas, subirent la même transformation et devinrent la reproduction précise de mon imagination. Le temps s’était arrêté, suspendu au-dessus de mon ouvrage pour me permettre de le réaliser. Mieux, la notion même du temps avait changé : le présent n’existait plus ; seul le passé dans lequel se déroulait mon histoire était concevable.

Sans plus réfléchir, j’enchaînai sur la phase que j’affectionnais le plus et que je reportais depuis trop longtemps : l’écriture. Instantanément, le titre apparut à l’écran – « La volonté de Jeanne » -, les mots s’alignèrent et les paragraphes s’enchaînèrent, aussi clairs et concis que dans mon esprit. Les chapitres se succédèrent à la vitesse de mon inspiration, retranscrivant les images de mon imagination bouillonnante. Page après page, mon histoire se développa, s’étoffa. Je naviguais sur la mer des feuilles noircies de ma plume, sereine, déterminée et heureuse. Rien d’autre n’avait d’importance et rien ne vint interrompre le processus créatif qui s’était enclenché.

Jeanne vivait enfin !

Quand s’inscrivit la dernière phrase et que le mot FIN apparut, je réalisai l’ampleur de la tâche que je venais d’accomplir.

J’avais écrit mon livre… au clair de ma plume.

 

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