Le potentiel érotique du petit écran – Béatrice Vandevenne

Son chauffeur aurait pu la déposer, mais elle lui avait faussé compagnie. Star du petit écran. Un statut, une myriade de privilèges, et autant de contraintes que Julie Legay ne supportait plus. Alors, dès qu’elle le pouvait, elle enfilait un jean, des baskets, un chapeau et des lunettes noires. Incognito dans le métro, elle se mêlait avec plaisir à la foule anonyme.

Elle profita de son avance pour flâner le long des quais, se laissa éblouir par le scintillement du fleuve, un parfum de rose ou un battement d’ailes. Sans s’en rendre compte, elle était arrivée devant une gigantesque tour miroir. Son pas léger gravit sans bruit le grand escalier de marbre.— Julie Legay. Monsieur Hansen m’attend.La réceptionniste soupira et leva la tête de son magazine.

— Un instant, je préviens le patron.

Quelques minutes plus tard, l’adjoint au directeur général se précipita vers elle.

— Quel plaisir de vous rencontrer sans écran interposé, madame Legay ! Pas trop de soucis de circulation ?

Simple rhétorique. La question n’attendait pas de réponse, il appela l’ascenseur.

Pendant les quarante-cinq secondes que dura la montée, elle ôta son couvre-chef. D’un geste harmonieux, elle fit tomber ses longs cheveux noirs sur ses épaules.

Énarque jusqu’au bout des ongles, Louis Hansen affichait la suffisance de ceux à qui tout avait réussi, le visage bouffi et rougeaud de ceux à qui bonne chère et grands crus ne réussissaient pas trop. Ses courtes pattes lui conféraient l’élégance d’un nain de jardin au regard lubrique et au sourire carnassier.

Un vrai remède contre l’amour, songea Julie, en s’avançant pour lui briser les phalanges d’une poigne virile.

Il l’invita à prendre place au salon. Julie s’assit au bord du canapé de cuir, tandis que chacun des deux hommes s’installait dans un fauteuil, en face d’elle.

Louis Hansen avait forgé sa réputation à coups de restructurations d’entreprises. On se bousculait pour s’offrir ses services, à un coût presque aussi exorbitant que la rémunération totale des salariés qu’il laissait sur le carreau.

— Ravie de vous rencontrer. Partout, j’entends des louanges à votre sujet. Vous avez accompli un travail extraordinaire. En combien de temps ?

— Vous m’en voyez ravi, madame Legay. Je dirige cette antenne de Télé Première depuis moins de trois ans. Tout le monde vante mes résultats fabuleux, répondit-il en bombant le torse. Ma démarche visionnaire et ma philosophie audiovisuelle se sont immédiatement traduites par une progression fulgurante de l’audience. Les baromètres hebdomadaires nous placent systématiquement en tête des chaines, pour chaque tranche horaire.

— Vraiment toutes ?

— Je ne vous cache pas que nous avons un souci de décrochage le dimanche, très exactement entre dix-huit heures quarante-cinq et dix-neuf heures trente. Juste avant, en raison d’accords avec un réseau californien, nous diffusons un feuilleton américain. Un navet. Qui rapporte gros. Et en face, Canal Jeu diffuse le tirage du Loto, dont ne peut nier le pouvoir d’attraction.

Julie se pencha vers lui, et glissa, sur le ton de la confidence :

— Vous comptez donc sur moi pour inverser la tendance…

—  Grâce à vos talents, poursuivit-il en louchant vers ses seins, trop camouflés à son goût.

— Vous allez un peu vite en besogne ! Vous me demandez d’animer un débat télévisé autour d’un invité de large surface médiatique, Depardieu, Kouchner, Le Pen, Bruel. Vous appelez cela du renouveau ? Je dirais plus volontiers du recyclage : fusionner Foucault, Drucker et Sébastien. Au féminin, et sans la chirurgie esthétique. Dépoussiérons tout cela, monsieur Hansen.

Ce dernier jeta un regard incrédule vers son assistant.

— Ces modalités font partie intégrante du contrat que j’ai soumis à votre avocat. Ne l’avez-vous pas lu ?

— Dans les grandes lignes, seulement. Nous ne jouons pas dans la même pièce, monsieur Hansen. L’image, le nouvel opium du peuple. Vous n’en avez pas marre d’abrutir vos téléspectateurs ? Que diriez-vous d’un slogan « Nature, culture, nourriture » ? Visiter des expositions, découvrir les sorties musicales et littéraires, prendre soin de son corps, manger sainement. Sans coupures publicitaires.

— L’argent de la pub constitue le nerf de la guerre, vous le savez aussi bien que moi !

Avant que son patron s’étrangle, l’adjoint ouvrit le bar :

— Puis-je vous offrir une flûte de champagne ? Ou une liqueur ? Un alcool ?

— Un thé au jasmin. Bio.

Pendant que son collaborateur s’exécutait, Hansen tendit à la jeune femme un document d’une dizaine de pages :

— Parcourez au moins le projet de contrat en détail, madame Legay. S’il vous plait.

— Voyons… je ne partage pas votre conception du changement, mais si vous insistez, nous essaierons de trouver un compromis.

— Notre offre financière défie toute concurrence : vous recevrez l’intégralité de la part producteur, et nous vous verserons, en sus, un cachet mensuel de trente mille euros. Pour la préparation et la présentation d’une émission hebdomadaire de cinquante minutes.

— Vous savez parler aux femmes, monsieur Hansen, murmura-t-elle.

— Vous acceptez, alors ? Quel bonheur ! Des observations ?

— Oui, je voudrais qu’un avenant précise que nous animerons ensemble cette émission. Combien chaussez-vous ?

— Euh… quarante… pourquoi ?

— Code vestimentaire : fourreau et escarpins, c’est dans le contrat. Je vous imagine bien en Louboutin, perché sur des talons vertigineux, dans une robe moulante au décolleté plongeant.

L’apoplexie menaçait.

— Mais… quelle mouche vous a piquée ?

— Osez afficher votre potentiel érotique, Louis ! Je vous promets que la chaine crèvera tous les plafonds d’audience, le dimanche après-midi.

— Me déguiser en clown devant les caméras ? Vous êtes tombée sur la tête ?

— Je savais que nous étions faits l’un pour l’autre, monsieur Hansen.

Elle déchira le contrat, lui lança un clin d’œil racoleur, et quitta le bureau en singeant un déhanché particulièrement provocant.

 

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