Le vieil homme… Marc Poskin

Le vieil homme qui aimait un peu trop le Monopoly

Jonas contemplait le matelas éventré, dégorgeant de billets de banque. Il avait mis la main sur le magot du vieux. Pourtant, il était plus désespéré qu’un fantassin ayant perdu son fusil. Rien ne s’était déroulé comme prévu. Même le butin le consternait. Sans penser à ce qui était arrivé à son propriétaire, le vieil Adam.

Tout avait commencé fortuitement. Egaré dans sa vie, Jonas était venu noyer son ennui chez Zéphine, le bistrot du village. Deux piliers de comptoir discutaient, à l’heure de l’apéro.

– Tu te rends compte, mon vieil Adam, parait qu’il y aurait encore l’équivalent de 400 millions d’euros en circulation, en billets de 100, 200 et 1000 francs belges. Plus de seize milliards de francs dans les chaumières. Ah ! Ah ! Y en a qui doivent dormir sur des matelas bien rembourrés. Dis-moi, t’en n’aurais pas un peu, toi ? On ne ferait pas le coup à Zéphine de la payer avec un billet de 100 francs belges, une fois ?

Assis près de la porte, Jonas feignait de regarder la rue, sans perdre une miette de la conversation.

– Tu sais Popol, confia Adam, j’y ai jamais cru à l’euro. L’arnaque du siècle ! L’euro, c’est un sou qui vaut pas un clou ! Comparés aux banquiers, les parrains de la Mafia sont des enfants de cœur. Une bande de Rapetou !

– Tu ne m’étonnes pas ! J’te l’aurais parié qu’elle est planquée chez toi, la galette laissée par la Toinette. Ça te fout pas les jetons, tout ce pognon ? Et tes héritiers ? Devront se taper Bruxelles pour changer la thune ?

– Si jamais un loustic se risque à venir tâter mon matelas, je lui réserve la surprise de sa vie. Mes héritiers, pourront courir : m’en fiche. Et puis, t’exagères Popol. J’suis pas un Crésus ! Je viens encore de claquer cinq Euros pour t’hydrater. Allez, à la tienne !

– Me raconte pas des salades ! T’aurais pu acheter tout le village avec l’oseille de la vieille. Et y construire des hôtels, comme au Monopoly !

– Puisque t’en parles : t’es partant pour une partie ce soir ? J’en ai dégotté un nouveau. Une édition rare, chinée sur Ebay.

Jonas quitta le bar, la tête en ébullition. Le vieil Adam vivait seul dans une maison isolée. L’idée de le cambrioler avait fusé comme un trait de génie. Bon sang ! De l’argent inconnu, cueilli dans un matelas : la bonne combine. Moins risqué que braquer un commerce. Simplement, il devrait se farcir Bruxelles pour recycler les biffetons.

Alors, discrètement, Jonas observa les habitudes de sa proie. Avec un chronomètre, il mesura le fil des journées du vieil homme, ordonnées sans aspérité. Chaque soir, au plus tard à 18h, celui-ci se rendait chez Zéphine pour y retrouver Popol, avec une boîte de Monopoly. Retour à 19h50 pour le journal télévisé. Jonas tenait son plan : il agirait en soirée, lorsque le vieux jouait chez Zéphine, en s’enfilant des gorgées houblonnées avec son pote. Il saliva à l’idée de palper la galette de la Toinette.

Sans tarder, il passa à l’acte. Alors que la nuit commençait à recouvrir la contrée d’une enveloppe d’encre, Jonas était aux aguets derrière un buisson. A 17h58, Adam se dirigea vers le village, une boîte de Monopoly sous le bras. Au bout de quelques minutes, le voleur se précipita à l’arrière de la maison, pour desceller le soupirail de la cave. Non sans peine, car la ferraille résistait. Pas la petite fenêtre, qu’il ouvrit facilement, avant de glisser son corps et de se retrouver dans une pièce sombre.  Elle était traversée d’étagères, garnies de boîtes de jeu de Monopoly :  des centaines, toutes différentes. Puis il parcourut le couloir du sous-sol, jusqu’à l’escalier. Il n’avait pas gravi la moitié des marches lorsque, devant lui, la porte s’ouvrit.

– Qu’est-ce que vous foutez là ?

L’intrus n’en revenait pas : Adam était face à lui, un Monopoly en mains. Sans réfléchir, Jonas grimpa les dernières marches et il bouscula le vieil homme, pour libérer le passage. Déséquilibré, Adam dégringola de l’escalier, emportant la boite de jeu dans sa chute. Dans un cri de douleur, il cogna sa tête sur la première marche, avant de s’immobiliser sur le sol, à côté du plateau de jeu et de billets épars. Tout s’était passé très vite. Jonas resta sans voix, hésitant sur la conduite à adopter. S’enfuir ? Secourir sa victime ? La panique l’inondait, son cœur cognait rageusement dans sa poitrine. Veillé par les pions du jeu, le vieux ne bougeait plus. Pourquoi était-il revenu ?

Dans un sursaut, le jeune homme se détourna de la scène. Dans la chambre d’Adam, ses mains, comme aimantées, plongèrent sur le lit. Pas de doute : le matelas était plein de papiers. Jonas se consola : au moins n’était-il pas bredouille. D’un geste violent, il arracha les couvertures et se jeta sur le matelas. Ses mains avides tentèrent de déchirer l’enveloppe protectrice. Sans succès. Sur la table de nuit, il prit un stylo à bille et le planta dans la couche, sans pouvoir trancher le tissu. Un couteau déniché dans la cuisine lui permit enfin d’ouvrir le matelas, sans ménagement, provoquant ainsi la fuite des premiers billets.

Le regard de Jonas s’écrasa sur la masse des liasses. Alors qu’il pensait moissonner le blé du vieux et s’offrir un nouveau départ, tout s’effondra. Pour mieux se convaincre de sa damnation, de sa bévue monumentale surtout, il poigna des papiers et se les mit devant les yeux : des billets de Monopoly ! La couche ne recelait rien d’autre. Reculant, Jonas observa cette fortune de pacotille. Il repensa au vieux, inanimé dans la cave. Puis lui revinrent ses propos chez Zéphine, lorsqu’il évoquait la surprise réservée aux cambrioleurs.

Tout avait foiré. Soudain, la stupeur étrangla Jonas. En passant devant le troquet de Zéphine, en fin d’après-midi, il avait noté que les rideaux étaient fermés. Voilà pourquoi le vieux était rentré aussi vite.

Jonas venait de gagner un ticket pour la prison sans passer par la case départ.

 

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