Mutinerie littéraire – Beatrice Vandevenne

Quatre heures. Du matin. Rock’n’roll à pleins tubes, jeux de pleine lumière, ambiance boite de nuit.

Des cris, des chants, des bruits de pas sur le plancher… de mon salon ! Je saute du lit et dans mon pyjama, retiens mon souffle, me faufile derrière un fauteuil. J’en compte six : des créatures vaguement humaines, silhouettes floues, visages sans traits, vêtements sans formes ni couleurs.

Dans le micro, une voix hurle :

— Quarante-quatre ans, bien bedonnant, le cheveu rare et déjà gris, pas d’emploi et beaucoup d’ennuis. Viens donc, Guillaume, nous raconter pourquoi tu te sens si frustré !

— C’est devenu insupportable ! Nous existons sous la plume d’une écrivaine en herbe qui ne nous décrit pas. Elle raconte mes difficultés, mes états d’âme, et ma reconversion. Pourtant, elle bâcle tout ! Qui ? Que ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment et pourquoi ? Si elle répondait à toutes ces questions, ses lecteurs me comprendraient mieux.

— Ton histoire ne va guère passionner les foules, reprend la voix.

Pirouettes, cacahuètes, poirier, roue et double salto, un petit bout de femme se plante devant lui.

— Mais non, mon Guillaume, Capri, c’est pas fini, viens donc pleurer contre mon cœur.

Elle l’entraine dans un slow langoureux, tandis qu’Hervé Vilard s’époumone de plus belle.

— Lily-Rose ! Comment oses-tu  tenter de séduire mon mari ?

— Aucun homme ne me résiste, Hélène ! De nous tous, je suis bien la plus fantastique, avec mon prénom romantique. Pour moi, notre auteure qui ne décrit jamais rien s’est fendue d’une fiche complète : corps svelte et sportif, cheveu brun coupé court et beaux yeux en amandes. Visage rond et jovial, regard espiègle. Dommage que rien de tout cela ne soit sorti de son clavier. Et puis, je vis, moi, les amis, contrairement à vous. Je fais l’amour, je pique du fric, je vais en prison, risque ma vie pour m’évader.

— Ne la ramène pas tant, Lily-Rose. Tu oublies que ton mec t’a plaquée, que tu peux ressembler à une sorcière en guenilles. Romantique oui, pas à plein temps !

J’hallucine ! Tous sont sortis de mes nouvelles pour se disputer ici, dans ma maison. En pleine nuit.

— Bienvenue parmi nous, Céline. Tu t’éclates, toi, peut-être ? Employée modèle, tu participes à un team building. Ridicule ! Mère terrorisée, tu t’enfuis avec ta fille. Tu réussis même à te perdre sur un chemin sans carrefour. Coincée sur les bords, toi !

J’entends à peine la réponse de Céline :

— C’est vrai, je ne suis guère sexy. Pourtant, dans les deux histoires où elle parle de moi, notre écrivaine décrit. Des boiseries, une ambiance, des montagnes et des paysages. Elle s’est même risquée à quelques émotions. Mais pourquoi me tétaniser avec ce foutu vertige ? Voler en parapente, j’en ai toujours rêvé !

Prendre tout en photo, pour immortaliser. Que je sois blonde ou brune, bien ou mal habillée, elle s’en fiche !

Pauvres lecteurs, qui ne peuvent nous imaginer !

Six mille caractères pour de grandes descriptions. Se rendent-ils seulement compte de ce qu’ils me demandent ? Je leur donne la parole, souvent. C’est bien plus efficace pour créer l’événement !

– Quelle chance vous avez, Céline, Guillaume, Hélène et Lily-Rose ! Vous avez droit à deux nouvelles, alors que moi, je n’en ai qu’une. Je m’appelle Henriette. Pourquoi pas Cunégonde ?Elle raconte que mon père me battait, mais que mon intelligence compensait.

– Dans ma tête, tout s’embrouille, renchérit Hélène. Une fois, je suis maman d’Arthur et épouse de Pierre.

La fois suivante, je suis femme de Guillaume. À un autre moment, Déborah est la mère de leurs deux enfants. Et on s’étonnera que je sois schizophrène ?

La musique s’éteint, les lumières se taisent, ils viennent me chercher, ici, dans ma cachette. Comme dans un tribunal, Lily-Rose prononce devant cette assemblée, une sévère semonce :

— Madame l’écrivaine, où est votre talent ? Car, visiblement, vous manquez d’équipement. Vous vous obstinez trop sur vos thèmes récurrents : burn-out, reconversion, violence, enseignement.

Et Lily-Rose avait raison ? Souvent, j’ai voulu me démarquer, oublier d’être sage, pour chaque fois revenir à mes réflexions et mes grandes idées. Sofia, sauve-moi la mise !

— Vous vous métamorphosez, madame, quand vous daignez sortir de vos grands drames, et vous aventurer dans d’autres registres. Alors, votre imagination s’éveille. La vélocette, et le Pierrot lunaire. Ou le cardiologue meurtrier. Pourquoi nous avez-vous tués, le toubib et moi, alors que nous vous inspirions un brin de fantaisie, et vous guidions à travers de nouveaux univers ?

Guillaume enfonce le clou, très profondément.

— Vous nous manipulez comme des marionnettes. C’est terminé, nous voulons exister. Nous sommes six à croire que vous nous avez inventés, pour être les héros de vos diverses créations. Balivernes ! Nous serions-nous jamais croisés, dans vos histoires, si nous ne nous étions pas donné rendez-vous, ce soir ?

Les voilà qui récitent un texte appris par cœur :

— Chacun de nous est une partie d’un seul et même personnage, nous sommes tous un morceau de vous. Au feu, les consignes, et l’auteur au milieu !

Un vent se lève, dans mon salon. Non, une tempête, un tourbillon emporte tout sur son passage.

Une fois le calme revenu, une femme se tient debout, devant moi. Où sont les autres ?

— Ne gardez plus que Lily-Rose, l’héroïne de toutes vos histoires. Si vous voulez être un auteur, alors, inventez-moi une vie, plutôt que raconter la vôtre ! Faites-moi grandir, rougir, aimer, courir, danser, rire et pleurer. Voyager dans l’espace et le temps. Convoquez votre imaginaire, lâchez-vous, écrivez avec vos tripes. Et gardez bien dans votre tête : pas de talent sans descriptions.

Le réveil affiche six heures trente, ma nuit est définitivement terminée.

 

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