publications de nos stagiaires – Dominique Danton-Rousset

Garçon manqué ! Mon aventure avec Kanser Hossein

L’auteure, à qui on diagnostique un cancer du sein à 62 ans, décide de se battre et d’élucider tant la raison de la présence de cet intrus en elle que ses possibles déclencheurs.

Un dialogue imaginaire avec Kanser Hossein l’entraîne dans une aventure intérieure alternant passé et présent. Elle revisite les personnes clés de son enfance et leur influence sur ses différents choix. 

Elle invente alors  une méthode de soins sortant  des sentiers battus et  utilise la puissance de l’humour pour terrasser… vous savez qui ! Kanser Hossein !

.Avec le temps,

               avec le temps va tout s’en va

 

Depuis quelques mois, je sens quelque chose au niveau de mon sein droit,
quelque chose qui persiste. Bof, ce n’est rien sans doute. L’inquiétude
chronique pour mes seins, leurs fausses alertes à répétition colonisent mon
esprit depuis longtemps. Ça passera comme d’habitude. Mais aujourd’hui le
curseur semble se positionner bien haut.
                                                                  


Pourtant, depuis quinze ans la présence d’Adrien à mes côtés me rassure,
me mettant à l’abri de tout danger. Je mène une vie paisible avec mon second
mari : grand, mince, une allure princière alliée à une certaine raideur
inspirant le respect. Sous sa douceur et son calme apparent, se révèle une main
de fer dans un gant de velours. Bien ancré dans la vie, c’est un pro dans le
matériel et le bricolage. De plus, il me fait découvrir enfin une vraie vie de
famille : le père, son fils et moi qui deviens belle-maman, presque maman
pour la première fois. À quarante-cinq ans. Tous les trois installés dans un
village du Pilat, site protégé montagneux du Massif Central dont l’arrondi de
ses sommets adoucit le paysage. Notre maison perchée sur un sous-sol
semi-enterré m’offre une luminosité maximale nécessaire à mon adaptation dans
la Loire après mes vingt-cinq années passées en Vendée, réputée pour son
ensoleillement. Le brouillard épais de la Loire me masque la luminosité de cet
astre qui influence mon humeur quotidienne. Heureusement, la magie et l’éclat
de la blancheur de la neige compensent ces manques. L’hiver, j’aime entendre le
crac étouffé de nos pas sur la neige dans cette nature endormie, au silence
apaisant. Le printemps, lui, nous offre les piaillements des oiseaux et le
chant des grillons. La beauté de cette nature ne m’a pas déçue puisqu’elle a
réussi à me détacher doucement de l’Océan. La Loire est aussi le département
d’origine de mon père.

  
Enfin en retraite, je prends le temps de réaliser mes vieux rêves comme
celui de me remettre au piano. Je joue dans un groupe que nous baptisons les
« Vintage » tantôt dans le rôle de musicienne, tantôt dans celui de choriste.
Notre répertoire s’alimente des morceaux de nos années de jeunesse :
Le Pénitencier, Mamy Blue… Nous obtenons même quelques « commandes »
de spectacle.

   
Lorsque mon mari vient me rejoindre dans le monde des retraités, nous
profitons de ce temps libres offert pour réaliser notre premier projet de voyage
oublié : Madère, petite cousine de l’Île de la Réunion. Au cours des nombreuses
randonnées sur les sentiers des levadas [1], nous
découvrons ses paysages à flanc de montagne à nous couper le souffle tant par
le côté vertigineux que par sa flore à profusion qui m’éloignent de mon
ruminement mental causé par mon sein. Les hortensias envahissent le terrain
comme des mauvaises herbes. Chaque kilomètre que franchissent mes pieds dans
cette nature imposante apaise mes pensées négatives.

De retour à la maison, nous programmons un autre voyage, nouvelle parenthèse.
 Malgré ces escapades, ce « quelque chose » ne disparaît pas.  Ça ne
peut pas m’arriver, à moi qui ai toujours fait attention. Manger bio pour ne
rien attraper, fuir les pesticides et les nitrates pour avoir un corps très
sain sans tâche et sans reproche : pureté de l’intérieur. 
                    
Manger bio. Baver bio. Pisser bio.                                             

 

Une visite de routine chez mon homéopathe suffit pour déclencher l’état d’alerte.
Mammographie et échographie sont indispensables pour affronter la réalité en face.
Je ne peux plus continuer à fuir : un an d’attente, c’est déjà beaucoup trop. La
radiologue semble pressée de faire une biopsie. Moi, pas. Les dates du séjour
sont fixées. Je repousse mon rendez-vous pour après. Pas envie de gâcher le
voyage. Notre envoûtement par les îles helléniques nous amène cette année à
Rhodes. L’île ne nous déçoit pas avec ses montagnes imposantes aux gorges
profondes, ses fonds marins bleus profonds où j’aime me balader avec mon masque
et mon tuba pour découvrir quelques beaux poissons. Le bleu de la mer Égée
m’hypnotise, j’oublie tout.

    
Rhodes, où chaque envahisseur a toujours construit sans jamais détruire 
: les hospitaliers (qui soignaient les pèlerins au Moyen Âge), les Turcs, les
Italiens. Depuis des siècles, ces autochtones grecs orthodoxes laissent
voisiner paisiblement les lieux de culte de différentes religions :
synagogues, mosquées, églises. Dans un ancien monastère orthodoxe, un autel
catholique est même mis à disposition des voyageurs de passage.

Les hauts remparts qui entourent Rhodes protègent ce
havre de paix, bel exemple de tolérance et d’ouverture que nous pourrions
imiter encore de nos jours. Que de bouffées d’optimisme et de bons souvenirs
j’emmagasine.

  
J’en ai besoin lorsque j’arrive à mon rendez-vous pour cette foutue
biopsie. La pénombre enveloppe la salle d’attente et adoucit à peine les
couleurs glaçantes grises et noires jaunissantes. Des chaises froides, une
table basse avec des journaux étalant des photos de drames et de catastrophes
du monde qui feront monter les ventes, avec beaucoup d’hémoglobine telles ces
photos de rescapés syriens après un de ces nombreux pilonnages.

La lourde porte blindée conduisant à la salle d’examen sépare l’avant de l’après.

  —
Madame Danton, voulez-vous me suivre !

 L’odeur sans vie du gel pour échographie cohabite avec celles des gels
douche parfumant des corps bien astiqués pour l’occasion. Dans la salle
d’examen, immense cercueil géant, se profilent les ombres difformes des
cauchemars d’enfant : l’ombre du monstre cruel à mammographie qui vous
pressure le sein sans aucune délicatesse. La table d’examen s’offre comme un
nid dissimulant la mâchoire dévorante de l’ogre. L’examen commence : la
radiologue assène cinq coups avec un appareil ressemblant à une agrafeuse sur
mon pauvre sein qui ne bronche pas, tandis que l’infirmière me tient la main
comme une mère le ferait à son enfant pour atténuer sa douleur. Ouf c’est vite
fini.

  
Quelques jours plus tard, le diagnostic est posé, asséné à grands coups
de masse. Plus de doute possible. J’ai peur, je panique, je me sens
impuissante. Je sors du cabinet, marche sur le trottoir comme un zombie, prends
le tram en pilotage automatique. J’ai l’impression de ne plus être seule.
Quelque chose en moi. Je l’imagine comme un sinistre individu visqueux
m’épiant. Il me suit, m’emboîte le pas, me colle, ne me lâche plus.

 

 

Clin d’œil de John

  


John, le mari de ma sœur aînée est mort depuis environ trente ans. Il a
transmis les gènes de sa joie de vivre à ses trois filles et même à son épouse.

 —  Allo, tu vas bien ?

 —  Oui, et toi ?  Pourquoi m’appelles-tu à mon travail ?

  — Euh … je t’annonce que ta tante Dominique a un nouveau compagnon. 

  — Ah bon, elle quitte son mari ?

 —  Non, pas vraiment, il s’appelle Kanser Hossein. »

Lorsque ma sœur aînée me relate l’appel téléphonique à sa fille, je souris en l’écoutant :
ça ressemble tellement à l’humour de John.

Michèle, l’aînée des trois filles Danton
entre au CP lorsque je nais. Elle est déjà une grande fille tandis que je ne
suis qu’un bébé. Quand je deviens une écolière apprenant à lire, elle rentre
dans l’adolescence : je deviens la gamine. 
Flottant sur un nuage, elle vit surtout au travers de ses livres dans
une chambre pour elle toute seule. Nos chemins se rapprochent enfin lorsque
j’ai douze ans. Ma mère lui abandonne la mission de m’annoncer et de
m’expliquer la raison de mes premières règles. Pour  ses vingt ans, elle m’invite à
sa « boum » dans notre nouvelle grande maison. Mon père étant
absent, ma mère me donne l’autorisation d’y participer jusqu’à vingt-trois
heures. Je suis fière de danser avec des jeunes hommes de vingt ans. À partir
de ce moment, nous devenons très proches même si une distance de huit cent
kilomètres nous sépare.

    En 1969, elle nous présente John, son nouveau compagnon, Irlandais, bel
homme, presque deux mètres de hauteur à la carrure de boxeur. L’anglais n’est
pas ma langue favorite au collège mais elle le devient rapidement. John est si
sympathique, toujours souriant et plein d’humour. Sa présence offre une bouffée
d’oxygène à l’atmosphère familiale si pesante. Il sait dérider mon père et ne
le craint pas. Mon père trouve en lui le fils manquant : comme lui, il aime le
rugby, comme lui il deviendra représentant de commerce. Dès que John apparaît,
les colères de mon père fondent comme neige au soleil. 

     La langue anglaise devient pour moi synonyme de joie, liberté, rires qui
fusent, détente. Mes peurs s’envolent quand mon beau-frère est là. L’humour,
son alter ego, ne le quitte jamais, même dans les situations les plus
graves.                                                                                                 
                                                            

    
Je me souviens de mon appel téléphonique pour lui remonter le moral
après l’intervention chirurgicale de douze heures qu’il vient de subir, pour un
cancer aux intestins. Finalement, c’est lui qui me rassure, avec son très léger
accent irlandais subsistant :                                                                                                                                                               

  —
Je suis en jean et en chaussures parce qu’en pyjama et en pantoufles, on se
sent tout de suite malade.

    Les échanges avec sa famille, qui ne parle pas du tout le français, me
motivent. Mais après sa mort à 40 ans, à quoi bon continuer à parler encore
anglais ?

     Quelques années plus tard, la langue de Shakespeare croise à nouveau mon
chemin : l’épouse grecque du neveu de mon mari, parlant l’anglais
couramment mais pas du tout le français, plus nos nombreux voyages à l’étranger
où la langue anglaise règne en maîtresse, m’incitent à me replonger dans son
apprentissage. Lire un roman anglais en version originale pour tenter de percer
cette pensée anglo-saxonne si différente de la française puis la traduire sans
la déformer. L’anglais, au premier abord, si fluide, si compréhensible peut par
un tout petit mot, comme une préposition, bouleverser complètement le sens du
verbe qui l’accompagne « I get,I get down… » Parfois, je me
sens Miss Marple[2],
impatiente de décrypter le sens de ces énigmes. Le brouillard est épais, au
début ; puis, petit à petit, le voile s’amincit à chaque nouvel indice.
J’élabore des hypothèses, saisis quelques bribes. Le doute me traverse, je me
laisse dépasser, puis, tout à coup, l’étincelle surgit :
« Bon
dieu mais c’est bien sûr »[3].

Je repense à ces instants passés où John
m’aidait à traduire des chansons des Beatles comme Sergent Pepper’s et d’autres encore.
Je l’interpelle :

— Dis-donc, John, est-ce que tu me
regardes de là-haut feuilleter laborieusement mon dictionnaire ? Tu
pourrais peut-être m’aider aussi à accueillir cette maladie dans l’humour.

J’entends son rire amical.

  



[1] Levadas : système de canalisations creusées à la force du
poignet par les hommes pour amener l’eau dans le sud de l’île. Creusées à flanc
de montagne, elles sont longées de sentiers pour l’entretien et la
surveillance, sentiers utilisés par les randonneurs.

[2]  Détective, héroïne célèbre des romans policiers d’Agatha Christie

[3] Expression du commissaire Bourrel dans l’émission Les cinq dernières minutes



 

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